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Pour accompagner l'activation de Dial-A-Poem Switzerland et l’installation du téléphone emblématique de John Giorno aux Bains des Pâquis, le MAMCO a produit une série de textes ayant pour vocation de replacer l’œuvre de l’artiste dans le bouillonnement culturel qui l’a vue naître et se déployer.

 

 

#1 – Qui est John Giorno ?

« Je voulais faire davantage que d’écrire des poèmes. Je voulais élargir les façons dont les poètes communiquaient avec leur public. Le poète devait utiliser la technologie moderne et inventer de nouvelles méthodes pour créer et diffuser ses œuvres. Il y avait d’innombrables façons dont les poètes pouvaient créer leur art. Tout était possible. »

John Giorno

 

Poète, plasticien, activiste pour la paix et les droits homosexuels, défenseur du plaisir sous toutes ses formes, amant passionné, bouddhiste convaincu : le New-Yorkais John Giorno (1936-2019) a traversé l’existence les yeux et le cœur grands ouverts. Si la lecture des textes de la Beat Generation l’incite à l’écriture, c’est en fréquentant la scène artistique du Pop Art qu’il décide de consacrer sa vie à la réinvention de la poésie. Il travaille à la rendre plus accessible, divertissante, proche des gens.

Giorno noue sa pratique aux innovations sociétales de son temps : technologie, communication, irruption de la publicité. Il pratique la poésie « trouvée », visuelle, sonore, performée, écrite. Car la poésie, pour lui, est un véritable « système » qu’il applique à toutes les facettes de son existence.

Cette exposition, organisée par le MAMCO (musée d’art moderne et contemporain de Genève) dans le cadre de sa programmation hors les murs, invite à découvrir la vie et le travail de John Giorno. Elle donne également un contexte à sa pièce Dial-A-Poem (1969), une ligne téléphonique poétique. Nous présentons ici sa réactivation suisse, à appeler ou à écouter dans la cabine téléphonique adjacente à la rotonde.

L’exposition est organisée par Elisabeth Jobin et Charlotte Morel, avec le groupe expos des Bains des Pâquis et bénéficie du soutien de La Fondation Jan Michalski, de Pro Helvetia et de la Fondation Oertli.

 

 

#2 – Détonation littéraire

« Dans la morne décennie culturelle des années 1950, Kerouac et Ginsberg étaient les deux seules voix vivantes de la vérité, des anges étincelants qui m’avaient touché au cœur, les seuls à m’avoir montré la possibilité du changement et d’une perception claire de la

réalité. »

John Giorno 

 

A l’aube des années 1950, la littérature états-unienne connaît une transformation radicale, portée par la Beat Generation – la génération « beaten down » ou « au bout du rouleau ». En réaction à une Amérique conformiste, de jeunes écrivains et écrivaines placent l’expérience personnelle et l’oralité au cœur de leurs textes.

Fascinés par les bas-fonds, la pègre, la drogue et les univers en marge de la normalité bourgeoise, ils inventent une poésie rythmique, étroitement liée à leur vie d’artistes bohèmes, souvent nomades et proches de la rue.

Le mouvement se cristallise autour de trois chefs de file et de leurs œuvres majeures : Howl, d’Allen Ginsberg ; Sur la route, de Jack Kerouac ; et Le Festin nu, de William S. Burroughs. Ces textes, perçus comme de véritables bombes littéraires, se heurtent à la censure. Elles exposent la radicalité du ressenti, comme l’écrit Kerouac : « Les seuls qui m’intéressent sont les fous furieux […] qui flambent, qui flambent, qui flambent ».

John Giorno entrera en poésie en lisant leurs textes, et rencontrera chacun d’entre eux.

 

 

#3 – New York underground

« J’avais 15 ans quand je suis entré en contact avec la poésie. Mais c’est en 1962 que j’ai commencé vraiment, en utilisant des “images trouvées”. […] Quand j’ai vu les artistes qui m’entouraient, Robert Rauschenberg ou Jasper Johns, utiliser des “images trouvées” chacun à sa manière, je me suis dit que s’ils le faisaient en peinture, je pouvais le faire en poésie. »

John Giorno 

 

Au début des années 1960, New York devient le foyer d’une scène underground en pleine effervescence. Artistes, écrivains et musiciens y explorent de nouvelles manières de créer, tournées vers le travail collectif, l’expérimentation, l’éphémère et le hasard. En marge des institutions, ces réseaux informels se structurent autour de lieux de création et de performances, où les disciplines se croisent librement.

Installé à New York, John Giorno s’impose rapidement comme une figure centrale de cette contre-culture. Introduit dans ce milieu par Andy Warhol, dont il fut un temps l’égérie, il noue des liens étroits avec des figures de la Beat Generation et de l’avant-garde artistique. Ces rencontres nourrissent sa pratique poétique. Inspiré par l’usage des « images trouvées » en arts plastiques, Giorno transpose ces principes à l’écriture et développe très tôt une poésie hybride, en dialogue avec les autres formes artistiques, porté par l’effervescence culturelle new-yorkaise.

 

 

#4 – Poésie et révolte

« Pendant huit mois, nous avions parlé sans fin de ce que j’imaginais être l’époque éclairée où nous vivions – les bouleversements dans la culture, les droits civiques dans les années 1950 et 1960, la contestation de la guerre du Vietnam, les droits des gays, le féminisme, les drogues psychédéliques et leurs effets sur les consciences, et la méditation. »

John Giorno 

 

La jeunesse états-unienne des années 1960 exprime un rejet marqué d’un modèle de société fondé sur les valeurs traditionnelles, le capitalisme, la consommation, la guerre — notamment celle du Vietnam — et la vie bourgeoise. En 1969, le festival de Woodstock, près de New York, cristallise l’espoir d’une alternative capable de transformer la société. Ce nouvel idéal se veut communautaire et collectif, basé sur le partage et la liberté.

Le désir de s’émanciper de la culture occidentale et de s’ouvrir à d’autres horizons conduit à expérimenter de nouveaux modes de vie, de création artistique et de perception. Dans ces communautés, l’ambition est de vivre autrement, dans des relations jugées plus libres, plus authentiques et non possessives. Ce mouvement exerce une influence culturelle majeure, en particulier dans les domaines artistique et musical.

C’est dans ce contexte de révolte que s’inscrit l’engagement de John Giorno. Il conçoit la poésie comme indissociable de son temps, chargée de traduire les bouleversements d’une époque et d’accompagner l’émancipation des consciences.

 

 

#5 – L’art est dans la rue

« Dire un poème, c’est en faire quelque chose d’autre. […] Je répète mes poèmes tout le temps, tous les jours. Je répète tellement que le poème devient quelque chose de neuf, quelque chose d’autre. On est au-delà de la poésie. »

John Giorno 

 

A partir des années 1950, et plus nettement dans les années 1970, la performance s’impose comme une forme artistique à part entière, liée à l’essor de l’art conceptuel. Des artistes comme Allan Kaprow ou Vito Acconci font sortir l’art de l’atelier et de la galerie pour l’inscrire dans l’espace urbain. La rue devient un terrain d’expérimentation : actions éphémères, trajectoires soumises à des règles prédéfinies, interactions avec les passants. L’art se confond avec la vie quotidienne.

Dans ce contexte, la poésie trouve une nouvelle forme d’existence, qui sollicite le geste, le corps et la présence. Aux États-Unis, John Giorno incarne une voie singulière de la poésie-performance. Il diffuse ses poèmes hors des lieux institutionnels : lors de ses Street Works, il interpelle les passants et distribue des poèmes dans la rue.

Mais il performe aussi sur scène : dès 1965, ses poèmes sont conçus pour être dits, enregistrés et diffusés. Ses performances, intenses et souvent théâtrales, affirment la centralité du dire, de la répétition et de l’adresse directe au public.

 

 

#6 – Voir la lettre

« Je travaillai sur mon poème, totalement concentré, en choisissant des images qui s’enchaînaient avec un effet magique, pratiquai des sauts de lignes, tissai les fils d’un récit non-linéaire, créai des répétitions en doublant ou en triplant les vers pour approfondir leur sens et leur puissance musicale, en essayant du mieux que je pouvais pour rendre le poème parfait. »

John Giorno 

 

Au croisement de l’art et de la littérature, la poésie visuelle, aussi appelée poésie « concrète », se développe dès les années 1950 en Europe, au Japon, au Brésil et en Amérique du Nord. Elle invite à regarder les mots autant qu’à les lire. La lettre y est considérée pour sa dimension visuelle et spatiale : sa place sur la page, sa forme, sa matérialité. Le mot se libère de la grammaire, parfois du sens et de la lecture linéaire. Livres, pages dactylographiés, collages ou pliages – tous ces poèmes sont autant d’objets à valeur artistique.

Cette poésie expérimentale est davantage pratiquée en Europe qu’aux Etats-Unis. Dans les années 1980, John Giorno se lie d’amitié en France avec les poètes Bernard Heidsieck et Françoise Janicot, qui l’introduisent aussi à la poésie sonore. Quelques années plus tard, Giorno réalise des toiles peintes à l’acrylique sur lesquelles il inscrit, en lettres d’imprimerie, des vers poétiques. Il y mêle l’héritage de la poésie visuelle et l’influence du Pop Art, mouvement américain qui emprunte à la publicité ses slogans directs et ses couleurs vives.

 

 

#7 – Le bruit des mots

« Brion [Gysin] m’ouvrit à la poésie sonore, et nous collaborâmes pour transformer plusieurs de mes poèmes en œuvres sonores. L’une était basée sur un poème intitulé Subway, que j’avais réalisé à partir d’annonces collées dans les trains. Brion l’adorait et nous allâmes dans le métro pour l’enregistrer en train de lire le poème, ainsi que les échos et les grondements des rames. »

John Giorno

 

Parallèlement à la poésie visuelle se développe, dès les années 1950, la poésie sonore. Celle-ci se détache de la page imprimée et bascule dans la performance et l’interprétation. Le texte est lu, dit, rythmé, devant un public ou dans un studio d’enregistrement. Il est intimement lié au corps et à la voix.

En France, plusieurs poètes explorent et théorisent cette pratique, parmi lesquels François Dufrêne, Pierre Garnier et surtout Henri Chopin. Ce dernier publie la revue OU – Cinquième saison entre 1958 et 1974, sous forme de disques vinyles. On y entend les recherches sonores de nombreux poètes américains, dont John Giorno lui-même dans un numéro de 1965.

La poésie sonore cherche à sortir la poésie du livre et de la lecture solitaire pour la donner à entendre. Elle décompose la langue en unités sonores élémentaires, les phonèmes, porteurs de leur propre musicalité. Avec le développement des techniques d’enregistrement, la voix se mêle à des expérimentations sonores et musicales.

 

 

#8 – Ecrire sous influence

« Vers quatre heures de l’après-midi, je m’installai pour travailler à mon nouveau poème. Je pris un demi-comprimé de Dexedrine et, en attendant qu’il agisse, je fumai des joints et des cigarettes en buvant une vodka soda, combinaison chimique particulièrement propice à l’écriture. […]. J’étais pragmatique ; pour faire un grand poème, j’étais prêt à tout. »

John Giorno

 

A l’instar de l’écrivain français Henri Michaux, de nombreux artistes et écrivains occidentaux voient dans l’usage de substances hallucinogènes – comme le haschich ou la mescaline – un moyen d’accès au subconscient. La pratique de création sous influence vise une forme d’écriture automatique, désinhibée, capable de court-circuiter la distinction entre corps et langage. Elle repose sur l’idée d’une matrice originelle commune à l’écriture, à la peinture et à la musique, où les disciplines ne sont plus séparées.

La création sous influence est conçue comme un outil : les substances hallucinogènes, au même titre que la répétition ou la psalmodie, sont censées produire un effet contemplatif, parfois hypnotique, en résonance avec les recherches musicales de l’époque. 

L’écriture de John Giorno s’inscrit en partie dans cette filiation : comme d’autres, il expérimente différentes drogues pour « libérer » sa créativité. C’est une manière de la rendre indissociable de l’expérience directe, du corps et des états modifiés de conscience.

 


#9 – Musique répétitive et méditation

« William Burroughs et Brion Gysin m’ont beaucoup influencé lorsque j’ai voulu mixer art et technique, notamment en m’initiant à la poésie sonore. […] Puis je me suis inspiré des loops, ces boucles sur magnétophone, que développaient d’autres amis : Max Neuhaus et Steve Reich. Là aussi, je me suis dit que je pouvais faire pareil avec mes mots. Je n’ai pas vraiment cherché la technologie, elle est venue à moi. »

John Giorno

 

Dans l’après-guerre, la scène artistique américaine redécouvre l’œuvre du compositeur français Erik Satie, figure d’une modernité musicale inspirée par l’épure, la répétition et le brouillage des frontières entre musique et performance. John Cage revendique cet héritage, notamment dans ses œuvres pour piano « préparé ». Les compositeurs américains Steve Reich, Philip Glass et Terry Riley s’inscrivent aussi dans cette filiation minimaliste. 

La répétition de motifs courts, ou loops, produit un effet contemplatif, parfois hypnotique, influençant durablement la musique contemporaine et la pop. Très tôt, John Giorno investit ces croisements et les nouveaux moyens techniques pour faire vivre sa poésie.

A l’approche des années 1970, New York devient cependant le foyer d’une contre-culture urbaine plus sombre. Autour du Velvet Underground et d’Andy Warhol, le rock dialogue étroitement avec la poésie et l’avant-garde artistique. Cette dynamique se cristallise avec l’ouverture du CBGB en 1973, club new-yorkais devenu un lieu central du punk, où musiciens, écrivains et poètes se rencontrent.

 

 

#10 – La voie du bouddhisme

« Je suis allé en Inde pour rechercher le vide de l’esprit. J’en avais assez d’être la victime de mon propre esprit. Je savais qu’il y avait une façon de s’en sortir, de m’affranchir des illusions et de la souffrance. Tout le monde était un bouddha. Grâce aux champignons psychédéliques et au LSD, j’avais compris qu’il y avait plusieurs autres plans de l’existence, auxquels je ne connaissais rien. »

John Giorno

 

Dans une Amérique marquée par l’essor de la culture hippie et l’attrait pour les spiritualités orientales, le voyage vers l’Inde ou le Népal devient un passage initiatique pour de nombreux artistes et écrivains. Ces philosophies proposent une autre relation au monde, et mettent au centre la connaissance de soi, la méditation et l’acceptation de l’impermanence, l’idée que tout passe et se transforme.

En quête d’une libération de l’esprit, John Giorno entreprend lui aussi ce cheminement intérieur. C’est à travers les aspirations spirituelles de son ami écrivain Allen Ginsberg qu’il découvre pour la première fois le bouddhisme. En 1971, il se rend à Sarnath, en Inde, où il rencontre le lama Dudjom Rinpoché, dont il devient l’élève.

Dès lors, Giorno effectue de nombreux séjours et retraites dans des lamaseries. L’influence du bouddhisme et de la méditation demeure profonde jusqu’à la fin de sa vie, nourrissant une pratique qui valorise l’empathie, la compassion et l’amour. A New York, dans les années 1980, son loft du 222 Bowery devient un lieu d’accueil et de rituels pour la communauté tibétaine.

 

 

#11 – Pop Art

« Au début des années 1960, à force de fréquenter mes amis artistes, il m’apparaissait clairement que la poésie avait soixante-quinze ans de retard sur la peinture, la sculpture, la musique et la danse. L’âge d’or de la poésie était sur le point de débuter. »

John Giorno

 

Né dans le contexte de l’après-guerre, le courant artistique du Pop Art se développe en Angleterre puis aux États-Unis, au cœur d’une société marquée par l’essor de la consommation et de la culture médiatique. Publicité, presse, télévision et slogans deviennent des matériaux artistiques, tandis que les artistes Pop — Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Jasper Johns ou Roy Lichtenstein — interrogent l’originalité, la reproduction et le pouvoir des images.

A New York, dans les années 1960, ce mouvement ne se limite pas aux arts visuels et crée un climat d’expérimentation transdisciplinaire. La poésie s’y trouve à son tour transformée. En dialogue étroit avec les artistes du Pop Art, John Giorno transpose leurs méthodes au langage.

Ses poèmes visuels, conçus comme des slogans ou des mantras, prolongent l’ambition Pop de désacralisation de l’art. Traités comme des images, les mots circulent hors du livre et investissent l’espace social, affirmant une poésie directe, accessible et ancrée dans son temps.

 

 

#12 – Ecrire un poème avec une paire de ciseaux

« William Burroughs nous fit entendre une expérience de cut-up sur son magnétophone. […] Celui-ci avait été réalisé à partir de l’enregistrement du crash d’un avion Piper Club sur John Beach, des dépêches officielles des forces de l’armée américaines au Vietnam, d’un livre qu’il était en train d’écrire […], et d’un film policier de série B. L’enregistrement était ennuyeux, et il n’en finissait pas. Mais il était stupéfiant, par-delà tout concept. C’était une façon nouvelle, héroïque, de voir la nature de la réalité. »

John Giorno

 

Si la méthode du collage est familière des peintres depuis les mouvements dada et surréalistes de la première moitié du 20e siècle, ce n’est qu’à la fin des années 1950 que des écrivains se l’approprient. Ses adeptes les plus célèbres sont les états-uniens Brion Gysin et William S. Burroughs, tous deux amis de John Giorno. Ils nommeront cette technique le cut-up, terme anglais pour « découpage ».

Il s’agit du montage de textes trouvés, dont les lignes sont découpées aux ciseaux puis réarrangées. La poésie ainsi créée est signée par son monteur. « Les cut-ups appartiennent à tout le monde », commente Burroughs, désireux de faire de la poésie un outil démocratique : plus besoin d’idée originale, d’inspiration, de grandes écoles pour pouvoir en écrire. Une paire de ciseaux, le hasard et l’imprévisible sont ici les maîtres du jeu.

John Giorno aura pour sa part recourt à la found poetry, la « poésie trouvée ». A l’image du « ready-made » en art, il s’agit ici de s’approprier des passages de textes, dont le réagencement confère une nouvelle signification.

 

 

#13 – Experiments in Arts and Technology (E.A.T.)

« Le synthétiseur Moog était analogique et non numérique. Bob branchait des câbles, tournait des boutons, et expérimentait, en faisant passer la voix par des oscillateurs, des filtres et des amplificateurs. Les qualités musicales inhérentes aux mots, aux onomatopées, étaient naturellement mises en valeur et musicalement magnifiées par des bourdonnements, des descentes en piquées, des remontées, des crissements, des éructions et des gargouillis. […] Jouées ensemble, les pistes produisaient de miraculeuses symphonies chantées. »

John Giorno

 

La décennie 1960 entame une période d’innovations, tant au niveau de l’émergence d’outils audiovisuels, de moyens de communication, que de médias artistiques. C’est dans ce contexte optimiste que naît en 1966 l’association E.A.T, dont l’objectif est de mettre en relation les innovations issues des milieux artistiques et celles relevant de la technologie. 

Fondée par Billy Klüver, E.A.T réunit des artistes des domaines visuels, musicaux, de la danse ou de la performance qu’elle met en lien avec des ingénieurs. Ces collaborations aboutissent à des installations et des spectacles d’enregistrements sonores et vidéos en direct. Le festival 9 Evenings: Theater & Engineering, à New York en 1966, en présente les premières recherches et attire plus de 10’000 spectateurs. 

Dans ce même esprit, John Giorno s’associe à l’ingénieur Robert Moog, inventeur du synthétiseur, pour imaginer un clavier générant sons et mots sur des pistes multiples. Il travaille également avec Fred Waldhauser à la création d’un orgue traduisant les bruits en faisceaux lumineux.

 

 

#14 – Le médium est le message

« Avec Dial-A-Poem, nous transcendions « le médium, c’est le message » de Marshall McLuhan. Nous étions à la fois le médium et le message. Et le vrai message, c’était le son de la sagesse. Au cours des années qui suivirent, Dial-A-Poem inaugurerait une nouvelle ère de la télécommunication, en diffusant la poésie auprès de millions de personnes. »

John Giorno

 

En 1964, le théoricien canadien Marshall McLuhan affirme que « le médium est le message ». Selon lui, le support d’un slogan — sa forme, sa technologie et son impact visuel — influence davantage le public que le contenu lui-même. Cette idée accompagne l’essor de la « communication de masse », rendu possible par la télévision, la radio, le téléphone, la presse et la publicité.

Cette notion est rapidement investie par les artistes, notamment ceux associés au Pop Art intègrent dans leurs œuvres des images issues du quotidien, de la publicité et de la culture visuelle populaire.

Au contact de cette avant-garde artistique, John Giorno développe une poésie directe, accessible. La question de la diffusion devient centrale dans son travail : comment toucher un public plus large ? Au-delà du livre, il investit le téléphone, le disque vinyle, la performance, la lecture publique ou la peinture. En variant les supports, Giorno multiplie les points de contact avec son auditoire.

 

 

#15 – Face à l’épidémie

« Afin de recevoir et de recueillir des fonds pour mes projets et événements, je devais créer une association à but non lucratif, et cette association devait avoir un nom. Je choisis quelque chose de commercial et d’industriel, une sorte de métaphore au second degré : Giorno Poetry Systems. »

John Giorno

 

Dans les années 1980, l’épidémie du sida frappe durement les milieux de la contre-culture new-yorkaise. De nombreux artistes, écrivains et musiciens disparaissent ; la communauté est à la fois stigmatisée et largement abandonnée par les autorités. Face à cette urgence, des initiatives artistiques et militantes voient le jour pour alerter l’opinion publique. Plusieurs expositions s’inscrivent dans ce combat, dont Witnesses: Against Our Vanishing, organisée en 1990 par Nan Goldin à Artists Space, New York.

Bien qu’épargné par le virus jusqu’à la fin de sa vie, John Giorno est profondément marqué par l’épidémie. Dès 1984, face à ce que l’on nomme alors le « cancer gay », il s’engage en créant l’AIDS Treatment Project au sein de son association, Giorno Poetry Systems. Animé par un réseau de bénévoles, ce projet apporte un soutien financier, émotionnel et logistique aux personnes atteintes du sida. Des concerts caritatifs sont organisés, pour porter les notions d’amour inconditionnel et de compassion, indissociables de l’engagement artistique de Giorno.

 

 

#16 – La poésie au bout du fil 

« C’était un bonheur pour moi que de choisir poètes et poèmes, de réfléchir à la façon dont ils se répondaient, au récit plus vaste qu’ils formaient ensemble. Ils offraient un panorama complet de toutes les émotions. La colère, le désir, l’ignorance – il y en avait pour tout le monde. Les gens appelaient plusieurs fois de suite pour voir s’il y avait du nouveau. S’ils n’aimaient pas le poète, ils raccrochaient et rappelaient. »

John Giorno

 

C’est en mai 1968, lors d’un appel téléphonique, que John Giorno imagine Dial-A-Poem, un dispositif inédit de diffusion gratuite et universelle de la poésie par téléphone. Transcendant l’objet téléphonique comme simple outil de communication, la voix devient l’incarnation du poète et le combiné, un espace d’écoute intime.

Giorno entreprend alors une première série d’enregistrements de poètes et de poèmes qu’il aime, donnant naissance à un projet collectif de création et de partage. Pour l’époque, Dial-A-Poem repousse les limites technologiques : stockage sur cylindres, changements manuels des pistes sonores et raccord de plusieurs machines à une même ligne téléphonique. Avec l’aide d’ingénieurs, le projet est officiellement lancé en décembre 1968.

Le succès est immédiat. Les lignes sont rapidement saturées et le projet bénéficie d’une large couverture médiatique. En 1970, Dial-A-Poem est exposé au Museum of Modern Art de New York. Depuis, le projet n’a cessé de se développer, de voyager et de se réinventer.

 

#17 – Dial-A-Poem Switzerland : +41 22 539 40 91

Dial-A-Poem, ligne de poésie téléphonique, est avant tout un projet collectif : il réunit des voix et des sensibilités pour les rendre accessibles à toutes et tous. Dès ses débuts, John Giorno encourage d’autres personnes à créer leurs propres lignes de poésie par téléphone.

Il faut toutefois attendre 2022, trois ans après la mort de Giorno, pour qu’une ligne Dial-A-Poem voie le jour en France. Suivent ensuite d’autres réactivations internationales, au Mexique, au Brésil, en Italie et en Thaïlande. 

La version suisse, qui est inaugurée ici, est accessible via un numéro de téléphone (022 539 40 91) et présentée dans une cabine installée aux Bains des Pâquis. Elle réunit les textes et les voix de 30 auteurs et autrices suisses, dans les quatre langues nationales, et met en lumière la diversité de la littérature suisse, tant dans les formes que dans les parcours de vie.

A vos téléphones : la poésie est au bout du fil ! 

 

Avec des poèmes de :

Flurina Badel (RO), Yari Bernasconi (IT), Katja Brunner (DE), Kim de l'Horizon (DE), Dorothee Elmiger (DE), Michael Fehr (DE), Heike Fiedler (DE/FR), Thomas Flahaut (FR), Baptiste Gaillard (FR), Rebecca Gisler (FR), Asa Hendry (RO), Thomas Hirschhorn (DE), Annette Hug (DE), Carmen Jaquier (FR), Kayije Kagame (FR), KT Gorique (FR), Simone Lappert (DE), Max Lobe (FR), Julien Maret (FR), Marko Miladinović & Laura Giuliberti (IT), Fatima Moumouni (DE), Bruno Pellegrino (FR), Pierrine Poget (FR), Ugo Rondinone (DE), Davide-Christelle Sanvee (FR), Elisa Shua Dusapin (FR), Marina Skalova (FR), Michelle Steinbeck (DE), Henri-Michel Yéré (FR), Ivna Žic (DE)

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    Dial-A-Poem Switzerland
    Institut littéraire suisse, Biel/Bienne19.09–25.09.2026
    MAMCO x GPS x Bains des Pâquis
    Dial-A-Poem Switzerland
    Bains des Pâquis28.03.2026–10.05.2026
    Circulation du projet
    Dial-A-Poem Switzerland
    Maison suisse de la Culture, de la Recherche et de la Diplomatie, Athènes01.10–11.10.2026
    Circulation du projet
    Dial-A-Poem Switzerland
    Foire du livre 2026, Francfort-sur-le-Main07.10–11.10.2026
    Ruth Wolf-Rehfeldt
    Cabinet de poésie concrète
    #exposition #interview #curateur #focus #collection
    vidéo réalisée en janvier 2021
    Cabinet de poésie concrète
    #collection #focus #curateur
    enregistrement réalisé en septembre 2021
    Maurizio Nannucci
    Cabinet de poésie concrète
    #collection #interview #artiste #curateur
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